Botho Strauss LE TEMPS ET LA CHAMBRE

© Michel Corbou

Mise en scène André Françon. Théâtre de la Colline  (janvier-février 2017)

(Texte français Michel Vinaver, décor Jacques Gabel, lumières Joël Hourbeigt, Avec Antoine Mathieu, Charlie Nelson, Gilles Privat, Aurélie Reinhorn, Georgia Scalliet, Renaud Triffault, Dominique Valladié, Jacques Weber, Wladimir Yordanoff. )

Julius : « Portes qui battent. Ouvertes fermées. Clac clac la vie. Voilà tout »

                                                                                                 Le Temps et la chambre (I)

Longtemps dramaturge à la Shaubühne de Peter Stein, découvert en France par des metteurs en scène de premier plan, tels Claude Régy ou Patrice Chéreau, Botho Strauss semble avoir atteint aujourd’hui, à l’égal de Peter Handke dont André Françon réalisait en avril 2016 Toujours la Tempête, le statut d’auteur classique. C’est le même André Françon qui, vingt ans après Chéreau, remet aujourd’hui en chantier le Temps et la chambre dans la belle traduction – adaptation de Michel Vinaver.

Depuis la haute fenêtre de la chambre où ils séjournent,  engoncés dans leurs lourds fauteuils de cuir, Julius (Jacques Weber, le fort) et Olaf  (Gilles Privat, le maigre) se font tour à tour, les observateurs du mouvement brownien de la rue. La distribution des rôles de regardeur et d’auditeur à l’intérieur de ce couple beckettien ne semble obéir qu’à l’alternance pendulaire de figurines dérisoires se relayant sur le seuil d’un baromètre à cheveu : « Quand lui regarde par la fenêtre et que moi je regarde dans la chambre, c’est qu’il va pleuvoir ou neiger. Quand c’est moi  qui regarde par la fenêtre et lui dans la chambre, c’est qu’il va bientôt y avoir du soleil. » Cette fois, c’est à Julius qu’il revient de décrire et de commenter le spectacle pour son compagnon.

Cet univers stable est cependant soumis à d’infimes perturbations : de même que,  peu à peu, le temps se soustrait à toute continuité et à toute logique causale, l’espace est la proie d’insensibles séismes. Selon quelle loi L’Impatiente peut-elle retrouver devant sa porte le chat rencontré jadis sur une île lointaine ? Simple illustration des principes indéterminés et mystérieux qui guident les rencontres entre personnages, ou emprunt au fameux paradoxe quantique formulé par Schrödinger du chat qui existe et n’existe pas? Les deux sans doute.

Car, aux révolutions scientifiques majeures des deux derniers siècles  Botho Strauss  a emprunté quelques-uns des opérateurs dramaturgiques de son théâtre. La mécanique relativiste, l’indéterminisme,  le probabilisme quantique et les théories du chaos ont contribué à faire de lui l’inventeur d’espaces poreux traversés de forces invisibles, où des corps humains se croisent,  s’entrechoquent, échangent et disparaissent  au  gré de rencontres et de trajectoires aléatoires.

C’est pourquoi cette chambre où personne n’est jamais vraiment chez soi est bientôt traversée de personnages en transit qui s’y invitent à l’improviste comme des familiers. Ainsi La « Fille de la rue », fait soudain irruption dans la chambre pour répliquer abruptement à Julius : « Vous me voyez là du haut de votre fenêtre pour la première fois, et aussitôt vous portez sur moi un jugement négatif. Qu’est-ce que vous savez de moi ? Rien. »  Suivent ceux  qui sont comme aimantés par l’inquiétante familiarité des situations et le sentiment de déjà vu que le lieu leur inspire : « l’Homme sans montre », « l’Impatiente », « l’Homme en manteau d’hiver », « la Femme-Sommeil », le « Parfait Inconnu »… Tous ne sont que des personnages « en souffrance » à la manière de ces bagages abandonnés sur un tapis roulant d’aéroport.  Ils tentent de renouer les uns avec les autres le fil d’histoires ébauchées dont ils livrent pourtant des versions désaccordées. Ce sont moins des « personnages » que des bribes d’existences éclatant sporadiquement comme des bulles à la surface d’un étang.

Outre la référence scientifique qui  mine secrètement toute velléité de naturalisme, l’humour irise cette surface apparemment calme : que ce soit le numéro de  duettistes auquel se livrent Jacques Weber et Gilles Privat,  la volubilité étourdissante de Dominique Valladié en Impatiente, les entrechats de Wladimir Yordanoff  en Homme sans montre, ou le jeu d’ours bourru et pataud de Charlie Nelson en Franck Arnold.

Il faut compter encore avec l’arrière-plan mythologique récurrent du théâtre de Botho Strauss.  Que ce soit  dans l’immense salle d’exposition de la Trilogie du Revoir, dans les allées et les fourrés du Parc ou dans les scènes emboîtées de Grand et Petit, les protagonistes semblent errer dans les méandres d’un dédale dont le fil rouge réclame une autre Ariane : dans Grand et Petit c’est Lotte à l’écoute de « ses » voix lui parvenant à travers les murs d’un hôtel de tourisme ou par le biais d’un interphone d’immeuble ; ici, c’est Marie Steuber déroulant et renouant inlassablement le fil rompu de ses attentes, de ses amours et de ses échecs et à qui Georgia Scalliet, confère une belle force de résilience.

C’est pourquoi dans ce perpetuum mobile toujours en déséquilibre, il est sans cesse question d’un « pilier », d’une main, d’une épaule sur lesquels  étayer son existence chancelante. Ce peut être l’abandon  de cette Femme endormie à demi nue (Aurélie Reinhorn) dans les bras de l’ homme (Antoine Mathieu) qui l’a tirée d’un incendie et qu’il désigne à Olaf comme « notre Diane ». « Toi un pilier de mon passé » lance Julius à la Femme Sommeil. Ce pilier secourable,ce peut-être aussi bien Médée dont Marie Steuber défend bec et ongles la cause face à Rudolf, que l’épaule d’Olaf sur laquelle elle s’appuie.

Ainsi, chaque figure oscille entre la vitalité volubile de l’humain  et l’immobilité muette de la chose. S‘opèrent d’étranges transferts d’un corps à l’autre, d’un temps à l’autre. « J’habite : je partage la passivité sans borne de ma table, mon sucrier, ma radio. J’entends, je demeure.» dit Marie Steuber. Au point que c’est un vrai pilier, la colonne rouge dressée à l’aplomb de la chambre, qui lui donne la réplique et délivre par la voix D’Anouk Grimberg (l’extraordinaire Marie Steuber de Chéreau),  l’obscure parole oraculaire : « D’année en année, d’autant plus loin au fond et plus au fond. D’autant croissent les bienheureux. »

Instruit de tous ces arrière-plans scientifiques et mythologiques que mobilise malicieusement Botho Strauss, Alain Françon mène les choses à un train allègre et les séquences se succèdent à un rythme soutenu. Dans ce qui relève d’une véritable mécanique de précision il arrive cependant que l’intelligence et le talent  du metteur en scène s’essoufflent  dans ce qui se réduit  à une mise bout à bout de scènes pour acteurs virtuoses. Du même coup, d’abord  mis au travail,  l’imaginaire du spectateur se relâche peu à peu et le tourniquet théâtral où circulent ces personnages « en souffrance » risque parfois de fonctionner à vide.

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