« Qu’y avait-il à Saïgon ? » SAÏGON Par Caroline Guiela Nguyen et Les Hommes Approximatifs

Théâtre de l’Odéon. Ateliers Berthier. Du 12 janvier au  10 février 2018

Mise en scène : Caroline Guiela Nguyen.  Scénographie : Alice Duchange. Avec Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Thi Truc Ly Huynh, Hoàng Son Lê, Phú Hau Nguyen, My Chau Nguyen Thi, Pierric Plathier, Thi Thanh Thu Tô, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia.

Le précédent spectacle de Caroline Guiela Nguyen et de sa compagnie des  « Hommes Approximatifs » s’intitulait  « le Chagrin ». C’est encore de chagrin qu’il s’agit ici. Mais s’il se nourrit aussi  de bouts d’histoires, d’anecdotes, de fragments de récits,  il n’est plus tissé dans le temps plus ou moins court  du deuil à l’échelle du roman familial,  il se mesure à  l’échelle du temps long de l’histoire coloniale de l’Indochine française et de ses suites.

Il ne s’agit pas pour autant d’aborder frontalement « le bruit et la fureur » qui ont jalonné près de soixante-dix  ans de colonisation française en Indochine. On se souvient que, traitant sur le mode épique de la partition de l’Inde ou de la tragédie du Cambodge, Ariane Mnouchkine s’y est magnifiquement employée. A l’écart du grand modèle du drame historique shakespearien, Caroline Guiela Nguyen s’attache pour sa part à ce qu’on pourrait  nommer les épopées minuscules  dont sont tissées des existences singulières.  Non l’histoire proprement dite, précise-t-elle, mais la mémoire, telle qu’elle se traduit au présent en refrains nostalgiques et en indicibles malaises.

Ainsi, au terme de plusieurs séjours au Vietnam, convie-t-elle, aux côtés des acteurs français de sa compagnie, des voix et les visages, longtemps absents de nos scènes.  Aussi grande que soit, pour certains, la barrière des langues, elle parvient à y fait entendre sa propre petite musique. Aussi gigantesque que puissent être les distances, elle  fait droit à un théâtre poreux, ouvert à ce qu’elle nomme le « bruit du monde ».

Il se concentre ici en un lieu unique dont l’exotisme convenu est aisément reconnaissable par tous. Ce Vietnam là  s’est transplanté sur nos places et au coin de nos rues. Pour familier qu’il puisse nous paraître,  le  restaurant du treizième arrondissement à l’enseigne de  Saïgon  que gère Marie-Antoinette,  (Madame Ahn), est cependant  le centre d’un insensible tremblement de l’espace et du temps, d’une faille de l’histoire et de la géographie par où se faufilent, se  croisent, se reconnaissent et se perdent fantômes du passé et vivants d’aujourd’hui.

La représentation  oscille entre 1956, l’année où la défaite de Dien Bien Phû scelle l’échec de l’entreprise coloniale française en Indochine, et 1996,  où la fin de l’embargo américain autorise le retour des Viet Kieu (littéralement, les « vietnamiens étrangers ».)

Dans les préparatifs de bo-bun, de crêpes au safran  et de nouilles sautées, dans le décorum des chromos de laque, des petits autels syncrétistes qui associent le Bouddha  à l’image du Christ et de la Vierge Marie, dans l’artifice des fleurs sans parfum, des paillettes et des pluies de ballons blancs d’un mariage, le « trajet des larmes » se fraie paradoxalement son chemin. Ainsi se déchiffrent les destins  au prisme du mélodrame et des chansons sentimentales françaises reprises sur un podium de karaoké, .

Plusieurs histoires s’y croisent. Celle de la jeune Mai qui  a poussé à l’exil son fiancé Hao dont le goût pour les mélodies françaises en vogue a  pris le tour  d’une dangereuse compromission avec le pouvoir colonial. De lui, elle ne recevra plus de nouvelles. Elle se figera dans sa douleur ponctuée de bouffées de haine pour les françaises « grandes et belles » dont elle fantasme l’irrésistible attrait.  A Paris, Hao refusera pourtant les avances de  la jeune femme qui le secourt, et qui sombre lentement dans sa nuit.  Il y a Edouard, le militaire français, engagé volontaire dans la lutte contre le Viet-Mihn qui ne baragouine que quelques mots de  vietnamien et  qui a entrainé Linh, son grand amour, loin des siens et de son pays, en lui faisant miroiter le leurre d’une famille et d’une richesse inexistantes. Il y a Marie-Antoinette qui célèbre chaque années l’anniversaire de son fils et apprend tardivement que, réquisitionné dans les usines d’armement en France en 1940, il a trouvé la mort dans les bombardements alliés de 42…

Sans souci de continuité chronologique,  le fil de ces histoires se distend et se renoue au gré d’un montage qui n’est pas sans rappeler les procédés narratifs du théâtre de Joël Pommerat.  La division en chapitres, le recours au surtitrage et une tranquille voix off à l’accent oriental scandent les télescopages et  les  ellipses de temps et de lieu.  Le Saigon parisien d’aujourd’hui décalque le Saigon d’autrefois devenu Ho Chi Minh-Ville, et les rides d’authentiques vieillards viennent relayer les beaux visages lisses des jeunes gens qu’ils furent jadis.

Par-delà l’effervescence volubile déployée entre cuisine et salle de restaurant, le « bruit du monde » tient aussi du murmure et de la plainte. Il tire sa substance et sa chair, autant de la langue et du corps des protagonistes que des chansons de Christophe ou de Sylvie Vartan. Il y a là, dira-t-on,  matière à complaintes mélodramatiques pour un théâtre lacrymal et empathique. Mais  il ne se double d’aucun regard surplombant. Aucun didactisme, nulle leçon sur le colonialisme, nul jugement sur ces existences bouleversées. Pour se dire ou se taire,  les blessures respectives des uns et des autres restent immanentes aux poncifs du mélodrame et des fades  romances qui sont comme la résilience pudique des humbles.

La colonisation n’est pas absente, mais nous la percevons de manière directement sensible dans le corps et la parole de ceux qui l’ont connue, comme dans leur silence  face à ceux qui, sans l’avoir connue, les interrogent: « Qu’y avait-il à Saigon ? » C’est la question récurrente que, dans sa véhémence bourrue, Antoine, le fils de Linh et d’Edouard  adresse abruptement à sa mère.

Entre le rire et les larmes, entre la nostalgie d’un pays perdu et le leurre d’une vie nouvelle, chemine un désir et un deuil : désir têtu d’assimilation poussé parfois jusqu’à l’occultation de sa propre langue et de son histoire ; deuil des absents; souffrance secrète de  Linh qui entretient à l’insu de son fils un carré de tulipes sur la tombe d’Edouard ;  deuil de Marie-Antoinette qui convie chaque année ses amis à célébrer l’anniversaire de son fils ; douleur muette du vieux Hao qui,  de retour au pays, ne reconnait plus sa langue dans le vietnamien mâtiné d’anglo-américain qui se parle dans la jeunesse d’Ho-Chi-Minh-Ville…

« Qu’y avait-il à Saigon ? »  Un des premières séquences de la pièce semble à cet égard emblématique: à la violence de son fils, Linh ne trouve à opposer que le silence d’une brève syncope. Saigon n’est peut-être que l’autre nom de ce silence qu’explore une mise en scène qui ne recule ni devant le naturalisme ni devant les larmes, pour laisser affleurer, à l’épreuve d’un impossible retour, le deuil et le déchirement de l’exil. Saïgon, ou l’archéologie d’un silence.

 

C.D

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